Un pays introverti ou extraverti?

Publié le par Victor Fèvre

 

Les derniers temps, je me suis demandé si l'Allemagne était un pays introverti ou extraverti.

Pour moi, c'est un pays qui a eu une période extravertie - entre 1871 et 1918 - puis complètement intravertie - entre 1918 et 1933 - à nouveau extravertie et agressive - entre 1933 et 1945 - puis on l'a forcée à être intravertie à nouveau.

Est-ce que l'Allemagne est sortie de cette léthargie???

 

Qu'est-ce que je veux dire en étant extraverti?

À mon avis, il y a déjà le domaine des valeurs. Est-ce que la société considère qu'elle a une vocation à exporter son modèle (système de valeurs, organisation et administration, langue...)? C'est typiquement le modèle colonialiste ou hégémonique, car on croit que notre société a vocation à se mêler de tout partout car nous avons un modèle de société à vocation universelle.

 

Il y a le domaine militaire, et l'expansion territoriale. Faire la guerre à l'étranger, envoyer ses armées à l'extérieur de ses frontières pour envahir ses voisins ou pour conquérir de nouvelles terres (ou ses navires sur les océans). C'est la guerre hégémonique et d'influence, aussi colonialiste et expéditionnaire.

 

Il y a le domaine économique; exporter son modèle d'entreprise, investir à l'étranger, faire du commerce extérieur. C'est à la fois une facette colonialiste et une manière (parfois cynique) de s'enrichir.

 

Il y a aussi le domaine culturel: promouvoir sa langue et sa culture à l'étranger. C'est un peu lié aux valeurs, mais c'est plus subtil. C'est l'apothéose, car on considère qu'on est une Civilisation qui mérite d'être étudiée, reconnue et appréciée.

 

 

Après 1945, les Allemands se sont d'abord concentrés sur la reconstruction de leur pays, pour la première fois en cendres depuis la guerre de Trente Ans. Cela les a amenés à construire une économie (notamment avec l'aide financière du plan Marschall américain), et comme le réarmement a été retardé et limité (ex. pas d'armes nucléaires), toute l'attention s'est effectivement portée sur l'économie.

 

Sans vouloir faire des généralisations hasardeuses sur les "peuples", une notion que je n'aime pas du tout, le "peuple allemand" étant plutôt travailleur, épargneur et focalisé sur la qualité plutôt que la quantité, la base économique est devenue très forte. La monnaie (Deutsche Mark) est devenue une monnaie d'une stabilité presque inégalée, contrairement au dollar ou au franc francais, par exemple. Il y a eu beaucoup d'économistes allemands, ce n'est pas un hasard et les éléments que Max Weber peut nous donner en faisant le lien avec l'esprit du capitalisme et du protestantisme sont intéressants.

 

 

Donc si l'Allemagne a été forcée, par la contrainte extérieure - volonté des USA et réalité de la partition et du rideau de fer devant sa porte - de s'introvertir, elle a beaucoup développé sa puissance économique. Et avec la mondialisation, ses investisseurs ont pu jouer leur carte. J'ai déjà souvent insisté sur la présence économique allemande dans les PECO depuis 1990, tendance à la hausse!

 

Avec les premières opérations de l'OTAN en ex-Yougoslavie, les soldats allemands sont partis pour la première fois en OPEX, notamment à cause de son intérêt historique pour la Croatie.

Il y a eu d'autres opérations et missions plus ou moins timides; l'Afrique a été abandonnée après la RDC, l'engagement en Afghanistan est amèrement regretté.

 

Culturellement, le rayonnement allemand est resté mitigé. Les instituts Goethe ne peuvent être comparés aux British Council et aux instituts francais - qui tous connaissent le même manque d'intérêt. Je note un renouveau d'un cinéma allemand (avec notamment le festival Berlinale).

 

En somme, je trouve que l'Allemagne n'a pas voulu s'extravertir. Riche, elle ne voyait aucun intérêt à se mêler des affaires du monde. On lui avait interdit pendant des années pour des raisons compréhensibles, mais aujourd'hui on se rend compte que

- la France n'est plus le moteur du couple franco-allemand

- l'économie allemande a rebondi bien plus vite que les voisins après la crise financière et économique, elle est en meilleure posture pour retrouver une stabilité systémique

- les finances publiques allemandes sont en meilleur état par rapport à ses voisins

- la population allemande est la plus grande

- les armées allemandes, même si elles sont timides, commencent à être projetables

Des pays comme les USA poussent les allemands à s'intéresser davantage à ce qui se passe dans le monde et à jouer un rôle plus grand en Europe, mais l'Allemagne hésite encore.

 

Entretemps, c'est la France qui tente de combler tant bien que mal ce "vide hégémonique", même si je suis un peu pessimiste quant à sa capacité à durer.

 

Victor Fèvre

 

 

"der Häuptling"

 

le pite, diminutif de Hauptmann (Capitaine) et jeu de mot avec le "sachem" indien

 

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