Réponse à M. J. Dupont

Publié le par Victor Fèvre

C'est un joli pavé dans la mare qu'a lancé Jérôme Dupont, en publiant une tribune haute en couleur dans Secret Défense, le blog de JDo Merchet. Intitulé de l'article : "L'armée de terre : un outil coûteux, marginalisé, en perte d'efficacité ", par le colonel Jérôme Dupont".

Ce texte mérite le débat qu'il ouvre. D'où cette réponse, qui sera je l'espère à la hauteur.

 

Précisons d'emblée qu'il va de soi que je m'exprime ici à titre uniquement personnel, n'engageant donc que ma responsabilité.

  1/ Sur la forme, du bien et du moins bien :
* il est tout d'abord sain qu'il y ait un débat : rien que pour cela, bravo. Je constate d'ailleurs que ce débat s'exprime sur des blogs, preuve de l'utilité et de la vitalité de la blogosphère stratégique.
* dommage toutefois que J. Dupont se sente obligé de remarques "péremptoires" : par exemple pour affirmer que l'AT est en train d'"éviter tout débat sur la stupide réforme des bases de défense qui casse les « corps de troupe » de l’armée de terre sans proposer d’alternative" alors que rien, dans la suite de l'article, ne vient justement évoquer cette question. De même, affirmer que "le combat budgétaire pour défendre le format actuel s’apparente de plus en plus à un combat d’arrière-garde dont on sait qu’ils sont ceux des causes perdues" témoigne à la fois d'une réelle méconnaissance des négociations budgétaires, et de formulations d'apparence brillantes mais qui ne prouvent rien. Je le mentionne parce que cela affaiblit le ton général d'un article qui soulève, par ailleurs, de profondes et sérieuses questions : elles valent mieux que les excès d'une rhétorique de place d'armes.

 

2/ Sur le fond, car là est bien sûr l'essentiel.
* 'la question de l’efficacité stratégique des engagements terrestres reste posée". Disons le d'emblée : la question dépasse la seule armée de terre, elle interroge toutes les forces armées. Les modifications des conditions d'emploi ont été suffisamment décrites au cours des vingt dernières années pour qu'on ne fasse pas semblant de découvrir le problème. Simplement, la période de paix européenne et la disparition simultanée de la menace directe font moins ressentir le besoin d'une assurance armée. Toutefois, remarquons que la France demeure, en Europe, le dernier pays à conserver vraiment les outils de la puissance. Autrement dit, on ne peut accuser d'irresponsabilité les autorités politiques qui se sont succédé depuis deux décennies .
* "Quel a été l’impact réel de l’armée de terre dans la gestion de la crise yougoslave ou de la crise ivoirienne? Notre déploiement libanais a-t-il une influence quelconque sur le cours des événements ? Que pouvons-nous faire face à l’actuelle crise des otages au Niger ? En quoi le sacrifice de nos soldats en Afghanistan va-t-il peser sur le dénouement d’un conflit qui nous dépasse largement ?". Je suis pour le coup surpris de ces interrogations ! car les forces ont été utilisées conformément aux directives fixées, et avec des résultats conformes à ce qui était attendu. On sait quand même depuis maintenant plusieurs années que la force militaire, aujourd'hui, ne décide plus à elle seule de la victoire. Cela pourra changer un jour, on pourra revenir à des systèmes d'engagement "grand style", mais actuellement, ce n'est plus le cas. Dès lors, de la même façon que la guerre est irrégulière, les succès aussi sont irréguliers : allons jusqu'au bout du raisonnement : les objectifs eux-mêmes peuvent être flous et ambigus. Ce qui est forcément inconfortable pour le chef militaire. Toutefois, c'est bien parce qu'il remplit cette mission avec succès qu'il obtient justement la confiance des autorités politiques.

 

3/ "La rupture stratégique actuelle n’est peut-être qu’une péripétie de l’histoire mais elle touche directement le cœur de l’armée de terre". Rupture stratégique ? ou péripétie ? voilà le vrai débat, celui de fond. Disons le tout net, deux positions s'opposent.
* la première, desportienne (la guerre probable), estime que la guerre au sein des populations est désormais la condition normale de la guerre. S'il y a eu une révolution dans les affaires militaires, elle ne tient pas aux nouvelles technologies (approche rumsfeldienne) mais à cette guerre au sein des populations. Le COIN (on ne sait d'ailleurs pas très bien lequel, mais c'est un autre débat) serait l'alfa et surtout l'omega de tout engagement militaire, notamment à terre.
* la seconde, clausewitzienne, maintient qu'il y a toujours une remarquable trinité associant le politique, le stratège et le peuple ; que les péripéties d'un instant n'altèrent pas les conditions générales de la guerre. Que celle-ci constitue toujours un affrontement des volontés (et des intelligences), qui passe par la maîtrise d'une violence organisée : et que seule la possibilité du recours à celle-ci détermine la stratégie, cet art partagé conjointement par le politique et le militaire.

 

4/ Jérôme Dupont se montre clairement desportien. Il prône en conséquence des mesures pour répondre aux défis du moment, qu'il voit en Afghanistan. En conséquence, il milite pour une ''forcpécialisation'' de l'armée de terre, avec des sous-GTIA à 200 hommes (bref, deux compagnies ou un demi bataillon), et éventuellement des éléments militaires spécialisés pour le territoire national, faisant du Vigipirate et accueillant du réserviste.

 

5/ Un clausewitzien a lu Colin Gray (publié par Desportes, rendons lui cet hommage), et sait que la forcpécialisation est une tendance utile pour une armée régulière (qui doit marginalement s'irrégulariser) mais ne saurait devenir une loi générale; il sait par ailleurs que ces solutions répondent aux défis du moment qui est déjà hier, mais ne préparent pas à répondre aux surprises stratégiques de demain; un clausewitzien sait que la seule loi stratégique est celle du contournement, et qu'il doit donc rendre ce dernier le plus difficile possible, tout en bénéficiant des capacités d'adapter son dispositif à l'action ennemie (un contre-contournement). Il sait que loin de s'écarter toujours plus de l'expérience de ses concitoyens, il doit au contraire revenir plus encore dans sa mission territoriale; il sait enfin qu'il doit, à tout prix, conserver les moyens de lutter dans toute la gamme des guerres, des plus régulières aux plus irrégulières : c'est tout le sens des débats actuels sur les guerres hybrides et la persistance du déni d'accès.

 

6/ Ceci constitue, à l'évidence, un défi extrêmement compliqué. Il s'agit réellement de stratégie : celle qui définit les ambitions, les chemins, et qui décide des moyens. Cela mérite un débat profond et intense. Et même si je ne suis pas d'accord avec tout ce qu'affirme Jérôme Dupont (ce qui n'est au fond pas très grave), je le remercie de sa prise de parole qui est utile.

 

Victor Fèvre

 

 

"Kennt weder Freund noch Feind, nur lohnende Ziele"

L'artillerie: ne connaît ni ami ou ennemi, que des cibles intéressantes

 

Publié dans Die ganze Welt

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