Ce que les Allemands attendent du Sommet du Soixantenaire...

Publié le par Victor Fèvre


C’est très clair. Le Ministre de la Défense Franz-Josef Jung a publié le 9 mars dernier dans le journal « Frankfurter Allgemeine Zeitung » un article qui présente les dix points qu’il juge nécessaire pour le nouveau concept stratégique de l’OTAN. Cet article a été publié sur le site du Ministère.


En effet, pour l’Allemagne, le Sommet du Soixantenaire doit coincider avec la rédaction d’un nouveau concept stratégique – rappelez-vous, le dernier concept stratégique date de 1999. Entre-temps, les tours jumelles se sont effondrées, les Taliban ont été renversés en Afghanistan, Saddam Hussein en Irak. La situation tend à se stabiliser en Irak, la guerre n’est pas encore gagnée en Afghanistan. Les puissances occidentales ont dû réapprendre les dures règles de la guerre contre-insurrectionnelle.

Il est donc temps de renouveler le concept stratégique de l’OTAN et le sommet de 2009 à Strasbourg - Kehl/Baden-Baden en fournit l’opportunité.

Que dit Jung dans son article ?


Il faut se tourner résolument vers l’avenir. Pour cela, il faut redéfinir un concept stratégique, et voici les dix points que l’Allemagne trouve essentiels :


1. Il faut établir un consensus clair sur le rôle et les fonctions de l’Alliance, surtout entre les « vieux » et « nouveaux » États. C’est ce qui rend l’Alliance attractive pour de nouveaux adhérents.


2. Ne réinventons pas le monde. Il s’agit d’approfondir et de compléter le concept stratégique de 1999. Les points essentiels restent la sécurité, la consultation, la dissuasion, la défense, la résolution des crises, le partenariat.


3. Le cœur de l’existence de l’Alliance doit rester l’article 5. C’est le ciment entre les membres de l’Alliance.


4. La dissuasion reste élémentaire pour le maintien de la paix, de la liberté et de la sécurité. Néanmoins, il faut encourager le désarmement.


5. La maîtrise des armements doit être explicitement mentionnée dans le concept stratégique. Il faut faire un effort particulier pour les forces conventionnelles (traité FCE) et les forces nucléaires (START).


6. Le transfert de stabilité vers l’Europe de l’Est et du Sud-Est est un succès retentissant pour l’Alliance. Mais il faut faire attention de sauvegarder la cohésion entre les membres et bien réfléchir aux conséquences de nouvelles adhésions.


7. Nous avons besoin de la Russie. Il ne faut pas l’ignorer ou la brusquer. La Russie est essentielle pour résoudre les crises iraniennes et afghanes.


8. La prévention et la résolution de conflits ont été très efficaces pour l’instant. C’est une action à continuer, dans l’esprit de la « Vernetzte Sicherheit », la « Comprehensive Approach ».


9. Il faut améliorer les capacités militaires, il faut des unités plus souples et déployables.


10. Il faut rendre l’OTAN et l’UE complémentaires, notamment au niveau de la planification opérationnelle. C’est aussi moins cher, en évitant un dédoublement de structures.


Si nous respectons ces principes lors de la formulation du nouveau concept stratégique, l’Alliance restera indispensable au XXIème siècle.


Cet article ne présente que peu de nouveautés. D’ailleurs, le terme « transformation » est cité en fin d’article, comme il se doit dans les forces armées allemandes. Mais il est une synthèse de toute la politique extérieure et de défense allemande depuis des mois.

L’article est typiquement allemand. Droit au but.


Il présente d’étonnantes parallèles avec le discours d’Angela Merkel à la Wehrkunde dont j’avais proposé une lecture ici. Tout l’article est dans la continuité, mais c’est rassurant, cela veut dire que la géopolitique allemande est constante, et que le courant passe bien entre Merkel et son ministre Jung.


Voici donc les thèmes qui sont répétés sans cesse :


> l’Alliance doit se recentrer sur ses fonctions essentielles, surtout l’article 5

> il ne faut pas bouleverser l’OTAN

> la MDA (c’est une nouveauté)

> la Géorgie et l’Ukraine n’ont pas leur place dans l’OTAN pour l’instant (réfléchir aux conséquences de nouvelles adhésions)

> il faut rassurer la Russie (voir ici) car nous en avons besoin pour l’Iran et pour l’Afghanistan (voir ici)

> les Allemands sont les inventeurs de la Vernetzte Sicherheit (voir ici)

> l’OTAN est plus importante que l’UE


Toutefois, certains éléments surprennent un peu :

Jung déclare qu’il est pour un monde sans armes nucléaires ; mais seulement à condition que la sécurité ne s’en trouve pas amoindrie. Donc, il accepte un seuil minimum d’armes pour assurer la dissuasion nucléaire.

De plus, Jung affirme qu’il faut améliorer la coopération entre les organisations qui contribuent essentiellement à notre sécurité, à savoir l’OTAN, l’UE et l’ONU. L’ordre est important: l’OTAN prime sur les autres organisations. Et l’OSCE n’est même pas mentionnée, cela montre que les Allemands ont perdu confiance en elle, comme les Américains et les Russes.


Maintenant, il s’agit de voir si les Allemands vont réussir à imposer le concept stratégique en 2009, puisque d’une part, ils organisent le sommet, mais d’autre part, ils sont vus comme un mauvais élève de l’OTAN maintenant. Le Général Egon Ramms a fait beaucoup parler de lui dernièrement, surtout au sujet de l’ordre du SACEUR de s’attaquer aux trafiquants de drogue.

De plus, un concept stratégique en 2009 retirerai la raison d’être d’un sommet de l’OTAN en 2010.


De plus, un autre sujet privilégié par les Américains, la transformation des structures de commandement, qui aurait pu faire l’objet du sommet de 2010, ne semble plus être à l’ordre du jour.


Donc, un nouveau concept stratégique en 2009, c’est symbolique et fera plaisir aux Allemands. Mais cela épuisera sensiblement l’ordre du jour pour 2010 - voir l’analyse d’EGEA - , ce qui risque de déplaire aux otaniens.

À voir les 3 et 4 avril prochains. Et je serai à Strasbourg ces jours-là, donc je pourrai tout observer de très près.


Victor Fèvre


Publié dans OTAN

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