Erdogan à Davos

Publié le par Victor Fèvre


Le Premier Ministre turc Erdogan a fait une tirade au Forum Économique Mondial de Davos, fustigeant Israel - voici le texte complet (en allemand) ou un résumé (en anglais).
On peut dire qu'il s'est emporté.

En quoi est-ce important?

(1) l'image de la Turquie s'est bien dégradée - surtout puisque Erdogan a quitté ensuite le Sommet de Davos et a été accueilli par une foule en liesse à Ankara. Les réactions: la Turquie montre son vrai visage (voir ici). Quelle est l'image créée?

(2) c'est une Turquie qui est radicalement anti-Israel (Erdogan avait déjà dit que Israel s'auto-détruirait) et pro-Palestine.

(3) c'est une Turquie qui n'est pas laique, car elle soutient les ennemis d'Israel par sentiment de solidarité musulmane.

(4) c'est une Turquie qui n'est pas un pont entre l'Occident et l'Orient, mais un pays qui sépare l'Europe de l'Asie.

(5) là encore, peu importe de savoir si c'est vrai ou non, c'est l'image qui est créée qui compte. Et c'est de l'eau au moulin de tous ceux qui ne veulent pas de la Turquie dans l'Union Européenne.
Hormis toutes les considérations géographiques, économiques, humanitaires dont on débat actuellement, c'est le jeu d'alliances qui va désormais jouer un rôle dans les négotations. Les États européens sont pour la plupart très proches d'Israel (avant tout l'Allemagne), alors ils ne voudront pas d'une ennemie farouche de l'État d'Israel.

(6) cela pose aussi des questions sur la relation entre la Turquie et les États-Unis (au sein de l'OTAN). Les Turcs avaient joué finement lors des deux guerres du Golfe, mais la Turquie risque de se décrédibiliser elle-même comme partenaire stratégique.

Victor Fèvre

Publié dans Mare Nostrum

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o Kempf 07/02/2009 14:28

Bon débat !
Se rappeler qu'on nommait autrefois la Turquie "le Pont". A cause de l'Hellespont, devenu pont-Euxin, bien sûr ; mais aussi joint entre deux continents. Les deux commentaires ci-dessus appuient chacun sur une des deux faces de ce joint : une face européenne, une face orientale. La Turquie étant des deux.
Je ne crois pas au calcul : l'éclat trahit à la fois la solidarité musulmanne avec les gazaouites, mais aussi le dépit de la rebuffade européenne.
O. Kempf

Victor Fèvre 08/02/2009 18:50


Bien pris.

VF


clarisse 03/02/2009 23:24

C'est drôle, je n'ai pas du tout la même perception de l'incident que vous. Personnellement je comprends tout à fait ce geste, et je n'y lirais pas un calcul politique intérieur compliqué.
La Turquie, c''est l'Orient, l'Asie, après tout. La crédibilité est dans la face, l'attitude.
La Turquie, c'est la Méditerranée, après tout. La crédibilité est dans la voix, l'éclat, la gesticulation verbale.

Pour ces deux raisons, Erdogan ne peut donc pas admettre - et surtout avoir l'air d'admettre - de ne pas pouvoir répondre à un désaccord d'opinion avec un de ses alliés.

Une autre remarque : dire "qu"Israël s'auto-détruirait" ne signifie pas le souhaiter ou agir pour, ni avoir une attitude anti-Israël ; c'est une constatation, une opinion, une analyse personnelle sur les conséquences possibles d'une certaine politique.
Force est de constater en effet que dans l'histoire d'Israël, ce ne serait pas une nouveauté.

Victor Fèvre 04/02/2009 10:42


Je suis d'accord de dire que la Turquie, c'est la Méditerranée, même avant tout. Et du côté oriental de la Méditerranée. Mais ce n'est pas ainsi qu'elle se présente lorsqu'elle frappe à la porte de
l'UE. Et ce n'est pas la Turquie que les États européens occidentaux veulent voir entrer dans l'UE. Je me tairai au sujet d'États comme la Bulgarie.

Pour la remarque de Erdogan, il est allé encore beaucoup plus loin: Allah punirait Israel et le fléau de Dieu l'atteindrait. Là, c'est plus qu'une constatation ou une opinion... source:
http://www.welt.de/politik/article3055409/Warum-die-Tuerkei-die-Beziehungen-zu-Israel-riskiert.html

Élément supplémentaire pour comprendre la colère d'Erdogan, il y a des élections locales en Turquie en mars... ce relan religio-nationaliste renforce l'AKP.

VF


François Duran 02/02/2009 12:43

Merci de revenir sur cet incident qui m’a également interpellé : on ne comprend pas bien, au premier abord, l’intérêt d’un tel éclat.

S’agit-il de jouer la carte de « la rue turque », pro-palestinienne, contre une armée Kémaliste, laïque et, de longue date, proche d’Israël ? Lors du conflit, aux demandes de déploiement de troupes d’interposition à Gaza (on peut toujours rêver…), certains éditorialistes israéliens avaient évoqué la possibilité, la seule éventuellement acceptable par Tel-Aviv, d’un contingent turc à la frontière avec l’Égypte… Erdogan jouerait alors une partie dangereuse, l’État-major turc restant farouchement opposé à toute rupture franche avec son allié hébreu, en plus de se sentir le gardien sourcilleux de la laïcité de l’État.

Est-ce une façon de mettre la pression sur l’UE en agitant le spectre d’un basculement complet de la Turquie dans la sphère proche-orientale ? Ou bien Erdogan, ayant perdu tout espoir d’intégration de son pays dans l’union, prépare-t-il les esprits à une « rupture » sur ce point ?

Il est certain, en tout cas, que sa diatribe donne de son régime, une image qui ne le rend pas trop sympathique aux yeux des Européens, sans même parler de l’allié US et de l’OTAN…

J’avoue que je m’y perds un peu... À suivre, néanmoins.

Victor Fèvre 02/02/2009 14:32


Personnellement, je ne crois pas que Erdogan est si désillusionné au sujet de l'UE, qu'il se "permettrait" des excès impardonnables.

Je pense que c'est en effet plus un moyen de saper le soutien pour les forces armées. Quitte à décevoir ses alliés.

VF