"Lettres persanes"

Publié le par Victor Fèvre


Hier, j'ai eu un commentaire très intéressant sur le rôle que l'Allemagne souhaite jouer dans le Moyen-Orient, notamment le rôle des relations bilatérales avec l'Inde.

Hélas, je dois dire que les relations avec l'Inde ne sont pas tendues, mais ce n'est pas un partenariat très développé non plus. Peut-être que d'ici quelques mois, cela changera.

1) La relation porte surtout sur des questions énergétiques. L'Allemagne était très contente que lors de leur assemblée du 4 au 6 septembre dernier, le groupe de pays fournissant de la technologie nucléaire (Nuclear Supplier Group) a autorisé à nouveau les exportations vers l'Inde, avec toutefois certaines restrictions, comme par exemple la condition de ne pas enrichir d'uranium. Néanmoins, si l'Inde peut participer au programme de recherche sur la fusion nucléaire ITER à Cadarache, c'est au lobby allemand qu'elle le doit.

2) Si le lien entre l'Allemagne et les EAU se renforce, cela endiguait la politique Iranienne. Mais le lien Moscou-Téhéran-Péking alors? Eh bien je dirais qu'il est beaucoup moins fort aujourd'hui qu'il y a quelques années. La Russie était très intéressée par l'Iran auparavant, puisqu'elle soutenait activement son programme nucléaire et entretenait des contrats d'armement lucratifs, mais elle se désintéresse de cette zone. Elle choisit de se consacrer à des problèmes bien plus proches de chez elle, comme la guerre des cinq jours en Géorgie nous l'a montré dernièrement. La Chine a aussi changé sa liste de priorités, en se concentrant notamment plus sur l'Afrique. Donc, l'Iran tente d'accéder à la reconnaissance internationale par d'autres moyens, comme entre autres une "solidarité pan-chiite" - moyen, pas une fin, comme on peut le lire dans cet article de DN&SC.

En revenant sur ce que je disais hier, l'attention accordée au Pakistan semble vraiment être un signe vers les Américains, en particulier Barack Obama, qui avait exhorté les allemands à s'impliquer davantage sur des théâtres d'opération extérieurs lors de son discours devant la Friedenssäule à Berlin il y a quelques mois. Cela avait déplait aux allemands, mais ce n'est pas ce qui a été retenu de ce discours.


À Washington, le "American Institute for Contemporary German Studies
" vient de publier un document addressé au prochain président des Etats Unis, sur l'attention que ce dernier devrait porter à l'Allemagne. Il est surprenant à quel point il dit que les USA doivent "mener" l'Allemagne. Indiquant qu'il est improbable que l'Allemagne augmente encore ses effectifs en Afghanistan, après toutes les critiques qu'elle recoit de ses alliés, il est dit explicitement qu'il faudrait amener l'Allemagne à s'impliquer directement au Pakistan, car il est probable qu'il y ait bientôt une nouvelle opération de l'OTAN dans ce pays. Pour l'instant, il n'est question que d'aide de police pour une bonne gouvernance, mais cela ne présage rien de bon.

De plus, il est dit que les USA doivent "profiter du soixantenaire de l'OTAN pour convaincre ses alliés européens d'étendre le débat stratégique" - en clair: de s'impliquer davantage dans l'OTAN. Ce document est donc vraiment une apologie de l'interventionnisme américain, en entraînant ses alliés derrière lui. Hélas, cela a plus l'air d'une fuite en avant qu'une stratégie réfléchie. De toute manière, une telle politique pourrait très bien être suivie par les allemands, si les atlantistes à Berlin s'imposent - surtout après septembre 2009. D'ailleurs, pas un mot dans le document d'aider par exemple les allemands pour construire une PESD. Donc, alors que l'on s'efforce en Europe de concilier à tout pris OTAN et UE, les Think tanks américains ne veulent pas d'une PESD...

De manière plus intéressante à propos de l'Iran, c'est que l'Allemagne doit vraiment faire partie de la constellation pour faire pression sur l'Iran, à savoir parce qu'elle est le deuxième allié d'Israel après les Etats-Unis, à cause de son passé singulier. Il serait également possible de jouer sur l'aversion que porte l'Allemagne contre le nucléaire pour appliquer le Traité de Non-Prolifération. La question iranienne est considérée dans ce papier comme l'élément qui pourrait détériorer les relations transatlantiques.

Victor Fèvre

Publié dans Moyen-Orient

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clarisse 02/11/2008 00:34

D'accord sur le point qu'un ennemi commun ne signifie pas que l'on soit amis. Mais il y a ici une différence fondamentale par rapport à l'exemple US/Moudjahidine, qui sont étrangers l'un à l'autre et sans aucune attache historique ou culturelle : le peuple pakistanais est issu de l'Inde, même si cette idée lui déplaît, avec des siècles d'histoire commune, une cuisine commune, une hiérarchie sociale rurale commune, des traditions communes… et dans ce cas, il me semble qu'une menace commune (qui ne viendrait pas forcément d'un seul ennemi mais viserait le même but) pourrait aider à "relativiser" les vieilles rancœurs.

clarisse 01/11/2008 17:05

À mon sens, c'est justement parce qu'ils sont tous deux cibles d'attentats intérieurs que le Pakistant et l'Inde se redécouvrent un passé commun – même si les relations restent difficiles. Menacés par le même danger (plus terrible encore pour le Pakistan, parce que le domaine de la foi est touché), ils ne peuvent y faire front qu'en s'unissant.

Et comme pour l'histoire des relations franco-allemandes, leur haine et leurs différents ne sont pas si anciens… et certainement pas si incurrables, si la volonté politique partagée des dirigeants arrive à mener leur peuple à la réconciliation. Dans ce sens, l'ennemi commun est presque une bénédiction, à la condition terrible de le vaincre. Je pense que nous en sommes là.

Victor Fèvre 01/11/2008 23:09


La question essentielle est de voir si réellement, les attentats qui sévissent au Pakitan et en Inde proviennent bel est bien des mêmes groupes, ce qui n'est pas tout à fait le cas pour l'instant.
Alors qu'au Pakistan, le but de ces attentats est vraiment de déstabiliser le régime central, les revendications en Inde sont souvent séparatistes ou tout simplement religieuses. En Occident, nous
avons l'impression que chaque attentat se vaut et depuis 9/11, qu'il s'agit du djihad islamique. Je ne suis pas sûr qu'il s'agisse d'un ennemi commun.

N'empêche. L'essentiel serait que les deux Etats considèrent les attentats comme provenant d'un ennemi commun (en politique étrangère, les faits ne sont pas toujours le plus important, mais ce que
les Etats croient), ce qui pourrait être le cas bientôt. Dans ce sens, un rapprochement serait effectivement imaginable.

Mais baser une réconciliation sur un ennemi commun est difficile, non seulement sur le plan éthique, mais aussi sur le terrain. Meilleur exemple: alors que les américains soutenaient les
Moudjahidin afghans contre les soviétiques (l'ennemi commun), cela ne signifiait pas du tout qu'ils étaient alliés - et les USA l'ont compris, trop tard, en 2001, lorsque leurs propres hélicoptères
se faisaient abattre par les missiles sol-air Stinger qu'ils avaient eux-même fournis aux afghans...

VF


clarisse 01/11/2008 16:02

Il est toujours surprenant de voir comment les États-Unis, ses thinks tanks ou l'OTAN continuent à considérer les pays européens comme indépendants et "manipulables" un à un dans le domaine de la défense. Cette vision passéiste traduirait presque un déni de réalité – une peur du réel et de l'avenir ?

Même si la PESD semble parfois un mythe (construction lente, basée sur des compromis politiques, blocages et réticences nationales), l'UE existe en actes. Et lorsque les institutions européennes bloquent, les gouvernements prennent le relais ou l'initiative dans l'intérêt commun (cf. la Géorgie).

S'adresser à un pays européen comme s'il était déconnecté de ses partenaires et penser qu'il va agir seul dans une relation atlantique bilatérale de démonstration de puissance – en particulier pour l'Iran – paraît stratégiquement hors de propos.

Dans cette optique aussi, il faut toujours avoir à l'esprit que pour les États-Unis, l'Inde n'existe pas (je caricature, mais pas tant que ça). Ou plutôt, l'Inde est ignorée et méconnue. Dans "Le choc des civilisations", Samuel Huntington considère la civilisation de l'Inde comme un tout "hindou", occultant le fait que l'Inde compte autant de citoyens musulmans que le Pakistan (138 millions). L'Inde est éternellement punie d'être non-alignée.

Concernant la relation Allemagne / Pakistan et donc Allemagne / Inde (et on peut dire France / Pakistan et France / Inde), je n'ai pas tout à fait la même analyse (plaire aux États-Unis). Il me semble que l'axe Inde/Pakistan (paix et démocratie) est le levier stratégique majeur de l'UE pour résoudre régionalement le conflit afghan. L'UE veut la paix dans la région dans l'intérêt des pays concernés – ce qui n'est pas forcément l'objectif premier des États-Unis.

Victor Fèvre 01/11/2008 16:16


Oui, l'objectif des Etats-Unis n'est pas tout-à-fait la paix. Elle est tiraillée entre la volonté de stabiliser à court terme l'Afghanistan et à moyen terme de gagner de l'influence à nouveau dans
le Moyen-Orient, puisque G. Bush Jr a défait beaucoup de ce qu'avait construit G. Bush Sr.

Mais la relation entre l'Inde et le Pakistan restera tendue. Même si l'on entend peu pour le moment du Cachemire (la NRF y avait même été déployée lors du dernier tremblement de terre majeur), le
conflit n'est pas réglé pour autant, même si localement, cela a l'air de se stabiliser. Par ailleurs, aussi bien le Pakistan que l'Inde sont touchés par une instabilité croissante sur le plan
intérieur, et ils deviennent tous les deux cibles de nombreux attentats. Cela ne devrait pas les motiver à être actif diplomatiquement, nécessité faisant loi.

Je ne sais pas si l'UE peut réellement créer un axe Islamabad-New Dehli, même si cela paraît souhaitable.