Afghanistan-Konzept décrypté

Publié le par Victor Fèvre

« Konzept » signifie brouillon ou guide. Donc, la pratique peut se révéler différente de ce qui a été décidé, par nécessité.

 

Le But avoué de cette Stratégie (car c’est ainsi que nous l’appellerons désormais), est de montrer comment l’Allemagne compte stabiliser et reconstruire l’Afghanistan qui se situe dans un « environnement régional difficile ». Et ceci dans un contexte particulier, le sommet de l’OTAN de Bucarest (à propos de ce sommet et des préoccupations opérationnelles, voir cet article : http://www.defnat.com/acc_frames/resultat.asp?cid_article=20080423&ccodoper=3&cid=200804&ctypeencours=0 ) et la Conférence de Paris sur l’Afghanistan de juin dernier. Tout cela car l’opération en Afghanistan sert les intérêts allemands.

 

Pour cela, la fonction essentielle est de mettre en place un État légitime et reconnu (il n’est nullement question d’un régime démocratique à l’occidentale – une leçon d’Irak ?). Le Concept d’« Afghan ownership » est introduit. C’est la première fois que je vois ce concept. Pourtant, il décrit exactement ce que l’Alliance espère de l’Afghanistan – qu’il se prenne en main lui-même en se reconstruisant. Quelques axes principaux sont dégagés :

 

1)     aider la population afghane (notamment les femmes)

2)     reconstruire les structures sociales et politiques

3)     empêcher le retour des Taliban

4)     empêcher l’Afghanistan de redevenir une arrière base du terrorisme international

 

Tout d’abord, le gouvernement allemand salue quelques progrès faits par l’État afghan – dans tous ces domaines, l’Allemagne le soutient : le développement de la Afghan National Development Strategy sur 5 ans, visant notamment à faire des efforts dans les secteurs tels que l’éducation et le médical, le National Solidarity Programme (financement de micro-projets), un accroissement du rôle du Parlement (il y aura des élections présidentielles en 2009 et législatives en 2010). Le gouvernement afghan est considéré comme à l’abri d’une attaque militaire.

 

L’Allemagne continuera donc sa mission, civile et militaire (et non militaire et civile, d’après l’accent mis par le gouvernement allemand).

 

 

Le Document est surtout divisé en deux parties principales :

 

I. Pas de Sécurité sans Reconstruction et Développement

 

L’Allemagne s’impliquera surtout dans le Nord pour établir des institutions étatiques, en soulignant l’importance du sens de la responsabilité en formant les fonctionnaires et les députés et en luttant contre la corruption. Il s’agit surtout d’établir une confiance en l’État afghan. Elle formera aussi des juristes dans le cadre du National Justice Programme.

 

Il est noté que l’Afghanistan se situe dans une région « géopolitiquement instable ». En tout premier lieu, c’est le Pakistan qui est cité. La coopération y serait « encore sous-développée ». Très diplomatiquement, on dit que la zone frontalière entre les deux pays constituerait un danger, tant pour l’Afghanistan que pour le Pakistan à cause de milices rebelles qui s’y réfugient. Ce n’est qu’ensuite qu’on cite l’Asie Centrale pour ses apports énergétiques stratégiques (avec le bon vouloir de la Russie – et ce, jusqu’à quand ?) et l’Iran à cause du grand nombre de réfugiés afghans et comme voie d’exportation d’opium.

 

D’autres projets sont une plus grande aide du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), le déminage systématique ou une aide technique du Joint Coordination and Monitoring Board (coordonne l’aide internationale).

 

En conclusion, on peut dire qu’il s’agit dans tout ce volet surtout civil d’une aide essentiellement financière. En effet, de 2008 à 2010, l’Allemagne consacrera 420 Mio d’Euros à l’aide civile, surtout dans le Nord, mais également pour le Sud et l’Est, dans le cadre de programmes nationaux.

 

 

II. Pas de Reconstruction et Développement sans Sécurité

 

L’Allemagne doit garder une présence militaire dans le cadre international à moyen terme (est-ce que cela signifie qu’une présence à long terme est possible, sous un autre mandat ?). Pour le moment, l’Allemagne assure un RC (Commandement Régional) de la FIAS, ainsi que la direction de plusieurs PRT (Provincial Reconstruction Team).

 

Les allemands forment avant tout les forces armées afghanes, l’Armée Nationale Afghane avec des OMLT (Operational Mentor and Liaison Team), la police et la police aux frontières (EUPOL). Là où il n’y a pas de PRT, le gouvernement allemand souhaiterait installer des PAT (Provincial Advisory Team).

 

Finalement, la nécessité de la mission OEF (Operation Enduring Freedom), coalition menée par les américains est réaffirmée et la lutte contre les trafics de drogue (Opium + Cannabis) mise en avant car ils constituent une réelle menace, en finançant entre autres les réseaux terroristes. D’ailleurs, la production s’est concentrée sur le Sud et l’Est, là où 90% des incidents majeurs de sécurité se produisent.

 

Donc, il s’agit ici d’aide essentiellement militaire. La construction du document suit la logique allemande, d’abord civile, puis militaire. Si à l’automne, le Bundestag autorise la prolongation du mandat de 14 mois (ce qui est très probable, malgré l’opposition des petits partis – sinon, il n’y aurait pas d’Afghanistan-Konzept), la présence militaire allemande passera de 3500 à 4500 militaires, malgré la grande réticence à envoyer des renforts auparavant.

 

 

En fin de compte, que pouvons nous retenir de ce texte ?

 

  1. Il n’est pas fait mention de « guerre », comme je l’avais déjà fait remarquer

 

  1. Il s’agit d’un soutien militaire à moyen terme et d’un soutien général à long terme, c’est donc une politique de longue haleine

 

  1. Les « intérêts vitaux » de l’Allemagne sont en jeu

 

  1. Les fonctions régaliennes de l’État afghan doivent être rétablies

 

  1. L’Allemagne satisfait l’OTAN et les USA en envoyant des renforts (songeons au discours de Barack Obama à Berlin exhortant les allemands à s’impliquer davantage sur des théâtres d’opérations extérieures et à la lettre de Robert Gates il y a quelques mois, avec le même contenu)

 

C’est un texte qui n’est pas creux et qui va définir la politique allemande pour sûrement deux ans ou plus. Il se place dans la continuité de la politique actuelle, en démontrant clairement que le gouvernement allemand ne se laissera pas intimider par une recrudescence des attentats, à laquelle nous devons nous attendre juste avant le renouvellement du mandat à l’automne. Mais, le texte reste très factuel et présente bon nombre d’euphémismes.

Publié dans Afghanistan

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o Kempf 12/09/2008 23:09

Bonjour Victor,
que signifie à Berlin la notion d'intérets vitaux ? est-ce nouveau chez les Allemands , ou ausi commun qu chez les français (qui les lient au feu nucléaire)?

Victor Fèvre 13/09/2008 10:33


Bonjour,

Pour moi, cette notion d'"intérêts vitaux", citée une fois dans la conclusion, est totalement nouvelle dans le discours allemand.
J'avais souvent entendu d'"intérêts", mais pas encore "vitaux". C'est la première fois que je le remarque.
Il est dit que "la stabilisation de l'Afghanistan - à cause de l'attachement historique entre l'Afghanistan et l'Allemagne - relève des intérêts vitaux de l'Allemagne et demandera bien de la
patience en vue de toutes les tâches".

À mon avis, Berlin veut dire que l'Asie Centrale fait également partie de sa zone d'intérêt - d'où son engagement réaffirmé en Afghanistan, souligné par la notion d'intérêts vitaux.

J'ai répondu du mieux que je pouvais à votre commentaire, mais est-ce que cette réponse vous est renvoyée à votre adresse ou visible sur votre site ?

Victor